De l'absolu à ...

03 décembre 2008

L'absolu

Si les roses sentent bon, c’est parce qu’elles ont des épines.

                                       

                                                    Jérôme Cardan

Traditionnellement, le sens de l’absolu est conçu comme le fruit d’une intuition, d’un insight qui s’impose à nous, comme une conviction ou une certitude en dehors de toute question d’effort ou de mérite. On peut y voir un phénomène de recadrage, comme dans les initiations, ces sortes de transitions de statut où une connaissance toute neuve nous est soudainement révélée.

La révélation de l’absolu s’accompagne volontiers d’une résolution des contradictions et autres paradoxes affolants qui jalonnent l’existence, de ces conflits intérieurs lancinants, pour ne pas dire pathogènes. Cela peut correspondre à l’acquisition d’une sorte de “méta-point de vue” élargissant les horizons et les idées ; sous cet aspect, cela se reconnaît également dans le concept plus ou moins laïque d’humanisme ou même de “principe anthropique”.

Une façon apparemment simple de considérer l’absolu consiste à le rechercher au fond de soi-même, à tenter de s’atteindre, de se « saisir sans intermédiaire ». Cela impliquerait un examen au vitriol de la conscience dans l’espoir de la débarrasser au possible de ses préjugés et présuppositions, sans toutefois trop toucher — et on sent bien où réside la difficulté — au noyau chatouilleux de l’identité, à son fond transcendantal . Autrement dit : en se ménageant une confiance foncière et invincible.

Singulièrement, cette foi, cette sorte de religiosité profane et naturelle, pause d’emblée problème. Elle semble indispensable à la vie ordinaire, à la poursuite des objectifs les plus triviaux, aux échanges verbaux et commerciaux de tous les jours, comme le prouvent les cas où elle fait défaut (que l’on pense à l’autisme et à ces comportements de retrait social, parfois définitif ). Dans le même temps, elle semble tenir du pari, d’une conviction irrationnelle, injustifiable. Pari vertigineux qui libère l’imaginaire du prophète élucubrateur, du magistrat imbu de lui-même ou de la commère péroreuse. C’est d’ailleurs contre cette centralité, cet égocentrisme normal et normatif généralement inoffensif, que par un effort copernicien sans cesse renouvelé nos savants s’ingénient à faire avancer la science, et chacun de nous notre humble altruisme.

Mais, l’absolu peut-il faire l’objet d’un calcul d’utilité ? On se reprocherait un cynisme qui récuse l’idéal ; or, il semble bien qu’on ait besoin de quelque conviction intérieur pour pallier le nihilisme autodestructeur de l’incorrigible sceptique, de l’anarchiste sans foi ni loi, finalement tout aussi absolutiste, en particulier quand on touche à la morale.

En revanche, on pourrait plus délicatement considérer la morale et ses principes (que spontanément l’on souhaiterait inconditionnels) comme un calcul d’utilité dont les axiomes demeureraient largement inconscients, assimilables à des automatismes socio-culturellement acquis dès la petite enfance ; cela expliquerait l’enracinement émotif des valeurs en même temps que leur nécessité apparente.

Le côté inconditionnel de certaines prohibitions et obligations morales familières, qui est à rapprocher du côté “sans effort ni mérite” de l’accès à l’absolu (comme dans l’expérience de l’eurêka ou dans celle de la conversion religieuse) évoque irrésistiblement une vision du monde tissée d’évidences dites “naturelles” (à juste titre puisque naturellement acquises au long de notre immersion dans notre propre société). Cela évoque un ordre nécessaire mais sous-jacent, implicite, qui varie le plus souvent imperceptiblement (sauf au cours de certaines transitions particulières) selon les époques, les cultures et l’âge des individus.

Par sa préoccupation pour son action particulière (plutôt que pour ses conséquences utilitaires) l’amateur d’absolu semble inévitablement, comme par une seconde nature, porté à s’exprimer dogmatiquement, terminant dans le ton, si ce n’est dans la forme, ses phrases le plus souvent avec des « cela va de soi » ; or, cette seconde nature n’est-elle pas le lot de tout être civilisé ? Cette tendance aux présuppositions n’est-elle pas inscrite dans le langage même que l’homme de la rue emploie pour décrire le monde ?

Elle trahit en tout cas un ensemble de critères, une grille de lecture subjective qu’un idéaliste fervent, religieux ou laïque, prend l’habitude de traiter comme objective. Cette grille est assurément plus rassurante lorsqu’elle maintien sa continuité dans le temps, et qu’elle paraît expliquer pratiquement la totalité de l’univers. L’aspiration à la certitude et à la sérénité (la béatitude ?) n’est-elle pas légitime ? Elle semble pour le moins un moteur indispensable à nos activités si terrestres. Mais faut-il, pour favoriser la bonne entente avec le monde, résister à toute clairvoyance ? La quête doit-elle se terminer dès la première conquête ? L’étude et l’analyse être abandonnées s’il s’avère qu’une conclusion définitive est illusoire ?

Il semblerait à ce point qu’une attitude raisonnable se base sur une rationalité sentie, davantage que sur les démonstrations : une sorte de marqueur somatique, une petite voix intérieure arrêterait le processus décisionnel, sans quoi l’on sombrerait dans une frénétique impuissance. Nous nous voyons donc acculés à nous fier à l’intuition et au bon sens commun, mais pour un temps seulement : le moment de la concertation et de la prise de décision,  celui de l’embrayage sur le réel et l’efficace. L’instant de l’exécution.

Il semble par conséquent indiscutable qu’un fond d’absolu devrait être posé sur quoi rebondir dans le monde concret du quotidien. C’est un jeu de bilboquet dont seuls un saint anachorète, un poète maudit ou un savant fou oseraient transgresser les règles, tandis que chacun ayant décemment les pieds sur terre et la tête sur les épaules les applique avec plus ou moins de précaution ou de témérité tout le temps de son exploration existentielle, depuis sa plus tendre enfance (et sans doute même avant…).

Mais alors, a-t-on vraiment le choix ? Cela soulève tout un questionnaire plutôt troublant. Ainsi, fait-on exprès de se conduire sagement et de raison garder ? À l’ opposé, le fou s’abandonne-t-il délibérément à son délire ? L’obsessionnel se raccroche-t-il de plein gré à ses embarrassantes compulsions ? Le génie est-il réellement responsable de ses trouvailles et l’original de ses extravagances ? Et que penser d’un don Quichotte et de sa quête à la fois si poignante et si dérisoire ?

Nous sommes confrontés à deux formes d’absolu : celle qui opère en coulisse, qui tire les ficelles, comme un ferment de la vie ordinaire, et celle qui se révèle de manière éclatante, donnant lieu ici à une révolution douloureuse, là à une révélation sidérante. Cela suggère un dualisme, à la limite d’un manichéisme préoccupant qui verrait dans l’absolu du commun des mortels un leurre abominable, un principe d’imperfection et d’aveuglement, si ce n’est de fieffé mensonge et de mauvaise foi crasse, auquel s’opposerait vaillamment le principe salvateur d’une clairvoyance élective, un “état de grâce”.

Les plus modérés imaginent un dualisme où le même absolu apparaît sous les deux visages, le vrai et le masqué, de la catastrophe et de la continuité, par analogie avec la matière, ses états et ses “transitions de phases”. Pensons, pour nous y aider, au passage de l’état liquide à l’état solide, par exemple.

En filant la métaphore matérialiste jusqu’à la cosmologie moderne, on rencontre la scène abstraite et presque tragicomique d’un univers victime dès sa naissance de hoquets alarmants, de déséquilibres suivis de rééquilibrations dramatiques, un univers cyclothymique alternant les phases de surfusion à la monotonie trompeuse et d’inflation galopante (dont le Big Bang ne serait d’ailleurs qu’une péripétie inaugurale).

Les astrophysiciens s’accordent à nous expliquer que si l’univers avait eu le temps de suivre méticuleusement à la lettre et à la virgule près les lois propres qu’il a tout l’air de s’être édictées, il n’aurait pas passé avec un tel bonheur le cap de la seconde. Si la matière, énoncent-ils, n’avait pas connu de soubresauts, elle aurait sagement terminé sa transmutation sans complication, donc sans diversité et sans les niveaux de complexité qu’on lui connaît aujourd’hui. Le monde ne connaîtrait qu’un unique et intemporel déluge ferrugineux.

Cette métaphore audacieusement (pompeusement) cosmo-anthropomorphique a un goût de fantasmagorie indigeste. Il n’en demeure pas moins qu’elle s’ajuste fort joliment à des niveaux d’organisations très différents. Les transitions de phases se retrouvent dans maintes situations où une qualité toute neuve et imprévisible sur la base des éléments disponibles (le tout est davantage que l’ensemble de ses parties !) émerge inopinément. On pense pêle-mêle à l’émergence de la vie, celle de la conscience, aux révolutions scientifiques ou culturelles, plus modestement à l’entrée dans l’âge adulte ou quelqu’autre initiation, bref, les divers et variés rites de passage, du baptême à l’enterrement, du petit apéritif au pousse-café, des préliminaires de l’amour à ceux de l’endormissement…

C’est aussi la vieille question de ce qui subsiste pour que quoi que ce soit puisse évoluer sans disparaître purement et simplement ; c’est encore la notion de permanence qui, soit dit en passant, ne s’acquiert chez le nouveau-né qu’après quelques semaines de relations soutenues avec son premier objet d’attachement et de gratifications (ces médailles encourageantes), dont il retire le formidable cadeau d’une énigmatique raison d’être.

De quelque façon que ce soit, relativisme et subjectivité générales n’empêchent pas l’assurance d’une vérité absolue. Mais qu’on la place dans l’individu, elle risque aussitôt de se muer en solipsisme soliloquant, virer à l’autisme paranoïde, enfermer finalement son partisan dans un enfer de solitude. Un risque auquel la philosophie populaire se résigne avec un bémol : « Mieux vaut seul que mal accompagné ! ». En revanche, si l’on est prêt à admettre que l’individu ne saurait se réaliser en dehors d’une socialisation adéquate (ou d’une adéquation sociale, comme on voudra), il s’ensuit que la vérité absolue ne peut être placée que dans la saine coopération au bien commun.

Idéalement ces deux points de vue, celui qui se concentre sur l’individu  et celui qui regarde le plus grand nombre, devraient s’unifier dans la perspective d’un destin partagé. Mais un conflit endémique éclate périodiquement entre l’individu et la société, lorsque les revendications libertaires du premier s’opposent à l’oppression uniformisante de cette dernière. Dans ces conditions, le monde s’aigrit : dans la société “caillée” se forment des grumeaux sectaires, on s’accuse les uns les autres d’exploitation et d’abus réciproques. La lutte des classes n’est jamais finie.

Nul ne conteste décemment que le désir de se sentir utile, important, estimable, honorable, bel et beau, vièrge et avenante, que le sentiment du devoir accompli, d’avoir été à la hauteur des expectatives, en un mot le sens du “mérite” (justifié ou non), soit un ingrédient de premier ordre dans ce qui motive tout un chacun à jouer le jeu de la vie en société.

Dans un monde sans gratifications l’être humain se détournerait de la vie dès le berceau, se laisserait dès l’adolescence tenter par la délinquance ou l’assistanat overdosé et s’il parvenait après tout à l’âge adulte sans abdiquer dans quelque psychose, il se lèverait le matin du mauvais pied, découragé au démarrage, pour mener une vie dénuée d’enthousiasme, désenchantée, une triste vie de mort-vivant. Nul n’est spontanément disposé à tomber dans le piège du chantage affectif, mais comment éviter cette épée de Damoclès ?

Cet idéal si cher au cœur des hommes joue le même rôle qu’un phare et peut conduire aux mêmes tragédies lorsque l’état de perfection est confondu avec le processus de perfectionnement. Si ce dernier autorise les errements, le premier interdit tout ce qui n’est pas en conformité. Le phare se transforme aussitôt en attrape-mouches pour une foule fanatisée de maniaques obsessionnels. La psychose collective peut s’installer avec l’aisance d’une autosatisfaction généralisée, tandis qu’une sorte de “peste émotionnelle” obscurcira la raison en pétrifiant les consciences.

Mais on s’insurge à l’idée que l’absolu puisse prendre les traits de la dictature. C’est ce qui arrive pourtant lorsqu’une pensée unique et bornée lui attribue une réalité qui ne lui appartient pas, lorsque la carte est confondue avec le territoire, lorsque le chien regarde le doigt du maître plutôt que ce qu’il est censé indiquer.

Si l’absolu est un idéal, il ne réside manifestement pas en ce monde ! Dès lors, qu’est-ce qui justifie de se prosterner ou de se mettre au garde-à-vous devant ses représentations éphémères ? Il s’agit, pour le moins, de ne pas congédier notre sens critique, quand même et surtout lorsque nos convictions se parent d’une aura de pure et simple évidence. Car, à peine la nature semble-t-elle avoir dit son dernier mot qu’elle se hâte de nous prouver le contraire.

On en arrive à penser que s’il y a une magie enchanteresse du monde, elle ne se trouve pas plus dans la splendeur des idoles que dans leur crépuscule. Elle s’éprouve à la faculté providentielle, dont la nature nous laisse à chaque instant la grâce de disposer, d’ouvrir toujours un peu plus cet “esprit” qui, aux dernières nouvelles, est le nôtre. Même si la finalité de tout cela nous échappe encore et peut-être à jamais.

Il est pénible d’admettre que l’enfer soit pavé de bonnes intentions : quel fut le levier de l’Inquisition, qu’est-ce qui commanda l’adoption de

la Terreur

, où donc la “peste brune” trouva-t-elle sa légitimité, comment un tortionnaire parvient-il à garder sa conscience intacte, pourquoi se soumet-on si aisément à l’autorité ? Tant d’occasions de s’offusquer. Mais l’indignation vertueuse a-t-elle jamais réellement contribué à réformer la nature humaine ? On constate, au contraire, le plus souvent un effet de miroir, un mimétisme infantile débouchant sur des révoltes stériles au seul motif de soulagement.

Misère morale et “frustration relative” (ce fruit de la comparaison sociale qui fait d’un moins riche un malheureux dans son opulence) règnent-elles au point que les seules “satisfactions substitutives”, les pauvres “bénéfices secondaires” encore disponibles, ne puissent se trouver ailleurs que dans les gesticulations ostentatoires et anonymes de la vindicte populaire ou dans les formes réactualisées du lynchage, qui prolifèrent de façon plus ou moins tacite sous le verni démocratique d’une société policée ?

Sommes-nous réduits à assister impuissants ou complaisants à la multiplication des boucs émissaires et des brebis galleuses, dans une atmosphère d’irresponsabilité générale ? Petits pions bêlant au tribunal des vérités. Il n’y a là rien de nouveau : de tous temps, le citoyen lambda a exigé sa dose journalière de sanctions spectaculaires et paternalistes, pour célébrer “l’avantage d’être lui-même”, et se conforter dans ses principes grégaires.

On se résout dès lors presque naturellement à reconnaître les vertus de l’attitude créative ou récréative de la sublimation. La retraite qu’elles imposent n’est pas le retrait anesthésique du sociopathe ou de l’autiste, mais le premier moment d’un mouvement alternatif qui défie la loi de l’entropie universelle. Ce serait plutôt l’inspiration, enfin : le souffle.

Respirons donc posément ! Humons le fond de l’air du temps !... Combattons tant que faire se peut l’apnée et l’hyperventilation ! Restons zen, les amis ! Mais, encore une fois, a-t-on bien le choix ?

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05 décembre 2008

L'activité évaluative

 

 

    

   L’évaluation apparaît comme un maître mot de la modernité. L’individu y est soumis dès avant sa naissance avec l’identification de son sexe ou le dépistage de maladies génétiques ; elle se poursuit sous de multiples formes tout au long de sa vie, jusqu’à l’éventuelle autopsie. Le besoin de savoir à quoi s’attendre des autres, cette passion pour la prévision et la prédiction appliquées aux personnes, a traversé les âges sous les aspects de diverses techniques pseudo-scientifiques, telles que graphologie et autre phrénologie. Aujourd’hui encore, on accorde un crédit plus ou moins avoué à l’astrologie quant à définir jusqu’au caractère des gens, autrement dit ce dont ils sont capables, ce qu’on peut en attendre (en particulier dans le domaine affectif).

   On peut regrouper toutes ces techniques soi-disant objectives dans l’ensemble des activités évaluatives. Il est bon de souligner qu’il ne s’agit pas seulement des intimidants entretiens d’embauche ou des redoutables examens scolaires, mais d’une pratique de tous les jours, comparable à la catégorisation accompagnant le processus de familiarisation. Nous nous jaugeons continuellement les uns les autres, car pour que la confiance règne, elle ne doit manifestement pas être absolue.

   Toutefois, nos évaluations quotidiennes ne sauraient être trop poussées concernant la sphère intime, sous peine d’engendrer un insoutenable sentiment d’étrangéité à soi. Peut-être est-ce même la difficulté à arrêter ses opinions qui handicape l’obsessionnel, tandis que l’autiste en mal d’évidences peine à y recourir. On conçoit également qu’un sentiment d’ “inquiétante étrangeté” ininterrompu favorise l’éclosion du délire paranoïaque. La marge entre l’indécision confusionnelle et la détermination irréfléchie permet le jeu, si coloré et si fragile à la fois, des considérations réciproques. Chacun a tout loisir de reconnaître en lui-même le puissant penchant qui l’incite à attendre la plus grande cohérence de l’univers qui l’entoure, à lui trouver coûte que coûte un sens, penchant si puissant qu’il échappe souvent à tout contrôle. Ses nombreux effets, quoique indispensables à la vie en commun, comportent leur part de perversité, la superstition prolongeant par nature toute croyance. Comme en toute chose l’excès est un risque à courir et difficile à discerner puisqu’il se présente sournoisement sous le couvert de la normalité.

   Entre autres phénomènes surprenants, on trouve le fameux “effet Pygmalion”. C’est, par exemple, le chouchou du professeur auquel s’oppose en comparaison le cancre relégué au fond de la classe. On devine lequel a la plus belle allure, le faciès le plus avenant et le plus recommandable pedigree ; tandis que l’autre, auquel on concède le mérite d’une vaine persévérance, pourvu que celle-ci ne dégénère point en impertinente persévération, manque décidément de grâce et d’aisance avec son air renfrogné sinon borné.

   Si l’exemple est caricatural, il n’en demeure pas moins une figure systématique. Qui aurait l’aplomb de se targuer d’un jugement immaculé et dénué de préférences en toutes occasions ? La neutralité bienveillante ou paternaliste ne laisse-t-elle pas transparaître un soupçon de tartuferie ? On ne peut nier au contraire combien il est difficile de résister à l’automatisme qui nous pousse à rechercher la confirmation de nos premières impressions et à négliger ce qui réfute nos hypothèses initiales. Il s’agit, en effet, du bon fonctionnement de la pensée, du déroulement heureux du raisonnement qui ne saurait se passer de jugements de valeurs et de présuppositions pour s’ancrer dans le concret. On le reconnaît à l’œuvre dans le sens commun.

   Les philosophes connaissent depuis longtemps ce paradoxe de la logique dialectique, de son impureté fondamentale et pourtant si pratique, et préconisent souvent la vigilance d’un scepticisme pondéré, surtout en matière de relations humaines. Socrate y souscrivait assurément. Son « connais-toi toi-même » visait-il autre chose ?

   On a donc affaire ici à un ensemble de catégories, de stéréotypes et de schémas qui, lorsqu’ils sont appliqués dans le but de cerner la personnalité des gens, constituent une personnologie. Celle-ci présente tous les aspect de la psychologie populaire et se fonde sur l’existence d’un principe monolithique en chaque individu, un “moi” libre et responsable, une sorte de fantôme enfermé dans son véhicule corporel. Sans cette croyance, on aurait de la peine à discuter sérieusement avec un vis-à-vis. On rechigne viscéralement à prendre pour partenaire d’un échange verbal (ou autre) un objet inanimé. Quitte à ce que ce soit celle du démon, on préfère encore lui attribuer une âme et l’habiller de nos projections. Il est plus rassurant de savoir du moins à quoi s’attendre. Mais il apparaît assez vite que l’usage abusif de cette faculté peut conduire à de tragiques méprises.

   Car les catégories (valeurs ou symboles) sont, comme tout concept, des ensembles vides a priori : tout être est exceptionnel et cela sans exception ! C’est d’ailleurs en cela qu’elles sont utiles, même inévitables. Elles aident à ranger, à classer ce qui au prime abord dérange par son inclassabilité. Or, la manie de l’ordre, c’est bien connu, peut s’avérer débilitante, contre-productive, autrement dit parfois dangereuse pour la justice comme pour l’efficacité. Elle peut donner lieu à des quiproquos burlesques autant qu’aux scénarios les plus ignominieux. Il suffit, pour s’en convaincre, de penser au mésusage du mot “race”.

   L’effet Pygmalion appartient à une classe plus large de phénomènes surprenants mais tout à fait ordinaires, connus sous les termes de “prédiction créatrice“ ou de “réalisation des prophéties”. On va parfois jusqu’à parler de “magie performative”. Que cachent ces étiquettes en apparence bien peu scientifiques ? Signifient-elles que la réalité serait le fruit de notre imagination ? On frémit à cette idée qui ne verrait pas la différence entre l’état hypnotique et l’état éveillé. Mais, si l’on abandonne l’impression qu’il s’agit d’états bien séparés et étanches, si on convient qu’il s’agit d’une question de degrés, si donc on adopte le point de vue de la continuité, toute une série de phénomènes jusqu’ici occultés deviennent explicables. Pensons à tous les rituels qui consacrent les êtres et les choses par la seule force d’une légitimité d’origine obscure, d’une tradition plongeant ses racines dans le fond ancestral. On y reconnaît l’activité subliminale d’un inconscient collectif, le jeu de diverses couches de grilles d’interprétation socio-culturellement acquises. Oser rendre cette activité automatique consciente, dévoiler justement sa magie hypnotique et ainsi rompre son charme, provoque un état de désorientation et de confusion comparable à celui qui suit le réveil trop brusque d’un rêve éveillé. L’enfant quant à lui s’étonne au passage du roi somnambule qui à ses yeux manque singulièrement de pudeur dans sa nudité ; tandis que le cynique, lui-même partisan de l’obscénité, s’en amuse à haute voix et de manière, dirons-nous, désobligeante.

   Mais généralement, l’activité évaluative poursuit imperturbablement, sauf les disconvenues propres au processus d’essai et erreur, son œuvre pionnière de mensuration du monde et des hommes. Il est vrai que l’éveil à la conscience, à l’instar de la vie affrontant l’ insistante hostilité des éléments , paraît en définitive capable de surmonter tous les vents et toutes les marrées de l’intolérance et de l’obscurantisme.

   Au hasard des rencontres humaines, les uns et l’autre se confirment dans leur prestation, s’adjugeant réciproquement les qualificatifs les plus divers. Et cela sous l’ordre d’une foi commune, mais non pas toujours appareillée, en l’universalité. Car, c’est à partir du choc des cultures que l’on aperçoit la relativité des conceptions du monde. Or, qui dit relativité, dit aussi variété de points de vue. L’effet de perspective en est le plus charmant résultat.

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10 décembre 2008

L'adaptation

Je suis Hier, Aujourd’hui et Demain.

Le Livre des Morts des Anciens Egyptiens

 

 

 

L’existence donne trop souvent l’apparence d’une absurde poursuite d’objectifs évanescents. Le monde est-il cette effroyable mascarade où règne le faux-semblant ? C’est dans l’espoir d’écarter définitivement cette fâcheuse impression, que se formèrent nombre de mythologies de la création et certaines variantes de la théorie de l’évolution, en particuliers celles qui placent comme sur un podium l’homo sapiens (affublé de la médaille de l’adaptation) en tête du peloton des espèces. La providence et l’élection divines sont alors remplacées par les vertus de l’esprit compétitif. Mais une sociobiologie réductrice détournée pour cautionner une satisfaction primaire de l’instinct peut en découler. On entendra prononcer des concepts comme “espace vital” ou “survie du mieux adapté” au service du terrorisme, de l’extrémisme et de l’exploitation.

Lorsqu’on étudie un phénomène comme la vie, il semble impossible de ne pas présumer sa finalité. Que ce soit pour la victoire des forces du bien sur le mal, ou pour l’hégémonie définitive de l’espèce, une foi identique soutient le cérémonial du moine dévot prosterné devant un symbole sacré, et le rituel expérimental du savant assidu penché sur quelque bouillon de culture. Une foi qui se révèle parfois mauvaise ou du moins déplacée lorsqu’elle s’affirme comme nécessité exclusive, dans une unilatéralité qui piège la pensée.

Mais l’adaptation comme la plupart des concepts demande une vision “stéréoscopique” : l’état se différencie du processus. Que l’on s’imagine un escalier en spirale, où l’on peut distinguer les marches qui permettent de s’élever, des étages où l’on se repose. De même, l’adaptation doit être envisagée à la fois comme un but et comme sa recherche. Parler de progrès demeure un exercice à double tranchant. L’enthousiasme n’avance que main dans la main avec la prudence, de peur que le mot  “progrès” ne rime avec “fin des temps”. Dans le même esprit, il faut espérer que la clarté aveuglante des dogmes n’arrêtera pas la progression vers la lumière, la compréhension, la clairvoyance, bref la science !

On en viendrait presque à soutenir que l’inadaptation est une vertu innée chez l’être humain : ne naît-il pas prématuré comparativement aux autres espèces ? Ne fait-il pas ses premiers pas en tombant d’innombrables fois ? Enfin, c’est sans doute une fort agréable amnésie qui lui cache à l’âge adulte la composante “caduque” de sa foulée. Le rêve de cet animal capable de se dresser sur ses membres inférieurs se concrétise par le laborieux dressage de sa nature quadrupède, par un incessant redressement d’une chute originelle.

Hormis le fait que l’idéal d’une spécialisation parfaite signifierait l’aliénation à un environnement donné, à l’inverse une hégémonie totale écraserait l’écosystème sous le joug d’une espèce. Deux situations également intolérables (sans vouloir faire la morale aux utopistes) et, sinon jamais rencontrées, du moins toujours suivies de catastrophes. On comprend dès lors aisément les préoccupations contemporaines des écologistes de tous bords. Toutefois, entre la survivance de l’obsolète (dans le carcan des traditions) et la mégalomanie triomphaliste, subsiste la fragile issue d’une adaptation créative qui ne concernerait pas seulement un élément privilégié du système.

Un tel méta-point de vue nous offre la perspective de l’invention ou de l’émergence de nouveaux équilibres qui intéresseraient l’organisme entier (à quelque niveau d’organisation que ce soit). Cela suppose des relations entre les éléments organiques tout autres que celles basées sur la hiérarchie et la compétition, responsables de la permanence néfaste du stress. On appellerait plutôt de ses vœux la saine coopération au bien commun. Or, la technologie, de par le rêve qu’elle véhicule d’une mainmise totale de l’homme sur la nature, laisse au contraire entrevoir le cauchemar de la fin des temps. À l’instar de tout rêve ce dernier comporte sa part de désir ambivalent. Un scénario oedipien semble traverser l’évolution animale, tel un conflit éthique lancinant sur fond d’interdiction de l’inceste, dont la figure centrale s’incarnerait provisoirement en l’humanité. Certains rejetterons cette conception arguant que la nature ne fait pas la morale. On peut se demander si la morale ne consiste pas simplement à faire, pour asseoir notre superbe, de la nécessité une vertu. Car seule une vanité bornée permet de laisser la première aux gueux en se drapant de la seconde.

Pour en revenir à cette idée si moderne de fin du temps (ou des temps), celui-ci est-il autre chose que ce miroir où, dans ses accès de narcissisme débridé, l’esprit se confond avec son image, tandis que ses dérapages ne cessent de l’avertir et de le rappeler aux obligations de l’altérité… ? Que le moteur de l’imaginaire, en toutes occasions, accepte de tourner à vide, joue un rôle fondamental dans l’embrayage sur le réel. Mais la métaphore automobile nous indique aussi les nombreuses pannes qui peuvent se présenter, du serrage à l’emballement, du repli autistique à l’entêtement monomaniaque.

On peut faire l’expérience soi-même de ces troubles pour peu qu’on daigne absorber quelque drogue psychédélique, ou plus sûrement se soumettre à une déprivation sensorielle. La psychose expérimentale ainsi induite n’aura pas tous  les effets de la maladie chronique, mais consentira néanmoins de connaître le genre de dystonie neuro-végétative responsable d’inquiétants sentiments d’étrangeté tels que dépersonnalisation ou déréalisation. Une telle démarche est bien entendu à déconseiller aux âmes déjà enclines à l’angoisse, laquelle risque de s’amplifier et de se conclure en “mauvais trip”, tandis que d’autres  pencherons vers l’excès inverse, celui de l’exaltation et du sentiment qu’on appelle “océanique”. Mais ces déséquilibres se rencontrent à chaque détour de la vie, lorsque la nouveauté dépasse notre capacité d’assimilation. Leur compensation reste d’ordinaire imperceptible et automatique.

L’adaptation s’avère donc à l’évidence comparable à un processus perpétuel d’équilibration, dont l’interruption correspond à la mort, et où un état d’homéostasie en chasse un autre avec des transitions plus ou moins dramatiques mais inévitables. L’être humain se révèle ainsi un formidable funambule, aux mouvements aussi bien prémédités que spontanés, et dont la confiance en lui frôle à tous moments l’inconséquence. Il semble en tout cas disposé à entretenir la conviction pour le moins salutaire (mais essentiellement imaginaire) que si le fil (conducteur ?) sur lequel il se tient reste tendu sur le vide, c’est que les piliers du temps, de la causalité et du sens sont encore bien campés quelque part au-delà de sa perception immédiate. Les deux colonnes de l’avant et de l’après, de l’origine et de la fin, de la Genèse et du Jugement Dernier...

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L'attachement

La seule différence entre un caprice et une passion éternelle, c’est que le caprice dure un peu plus longtemps.”

Oscar Wilde

 

 

 

On néglige souvent l’importance de l’attachement dans les relations humaines. On préfère des concepts plus maniables comme l’amour, la haine et la panoplie des sentiments. La raison en est que si l’on peut opposer la sympathie et l’antipathie sans détruire la relation (la haine ordinaire est relativement vivable), il est moins facile d’imaginer le manque total d’empathie. Le détachement peut même apparaître comme un défaut fondamental d’humanité. Celui qui ne ressent ni inclination ni aversion s’assimile presque à un monstre cynique ou un schizophrène irrécupérable.

On aimerait, en définitive, que l’attachement soit une donnée évidente de la nature. Or, à sa naissance l’individu est pour le moins “flou”, son identité  une page encore vierge, son schéma corporel fantomatique et ce qu’on appelle “moi” n’existe que dans la tête de ses parents. Les limites de son monde brillent par leur inconsistance ; l’intérieur et l’extérieur échangent allègrement leur rôle. Rien, ou si peu, ne présente quelque signe de stabilité. Connaître de pareilles conditions plongerait, convenons-en, un adulte normal dans la pire des confusions ; c’est d’ailleurs à l’asile qu’on le conduit éventuellement. Mais une souplesse particulière permet au nourrisson, quant à lui, de s’en accommoder. La dépendance et l’impuissance n’en sont pas moins pratiquement totales.

C’est ce qui apparaît du moins aux yeux des l’adultes attendris. Par chance le nouveau-né ne partage pas leur objectivité. Il traverse plutôt le temps du “nirvana” ; il suit sans vraiment se poser de questions (certains lui en prêteraient, mais de quelle sorte ?) ce principe basique où toute tension appelle sa décharge. Il se conduit, somme toute, comme un sociopathe confirmé, sans avoir les moyens de ses passages à l’acte. On préfère voir en lui l’incarnation de l’innocence, mais en réalité qu’il choisisse la voie de la sociabilité demeure le vrai mystère.

S’il se résout néanmoins à abandonner peu à peu son égocentrisme primaire, c’est sans doute qu’il y est invité. Qu’une malformation (d’origine génétique, par exemple) le rende sourd à cette invitation, ou que celle-ci prenne la forme trop indigeste d’une sommation, on peut alors s’attendre aux troubles abandonniques les plus divers. Mais le plus souvent l’enfant se laisse entraîner dans le jeu de miroir de l’affection.

Il s’agit, on le voit, d’une question de survie, encore plus pressante que, par exemple, pour les canetons soumis au phénomène de l’empreinte. Car, eux, sont rapidement capables, sinon d’accéder à l’autonomie complète, du moins de se mouvoir par eux-mêmes. Ici réside peut-être la distinction avec l’attachement, où l’ardeur avec laquelle les parents projettent leur imaginaire les persuade en même temps de se consacrer avec une singulière exclusive à leur rejeton. Or, de l’exclusivité peut également naître l’exclusion.

On reste pensivement admiratif devant la façon avec laquelle une curieuse “folie maternelle” instaure un improbable dialogue jalonné d’onomatopées loufoques, de mimiques extravagantes et de papouilles à profusion. Sans cette propension spontanée, plus ou moins gravement ruinée dans l’angoisse post-partum (qui peut aller jusqu’à l’infanticide), la mère ne saurait communiquer au nouveau venu la confiance foncière sur laquelle il basera dans le futur son rapport au monde. Ne lui faut-il pas au moins ce fond rassurant pour oser s’engager dans ce qui aurait, autrement, tout l’air d’un traquenard ? Ne risque-t-il pas, sans cela, de nourrir une insoutenable impression de mascarade, qui fleurira en “démence précoce” ou en abdiction le jour où il lui faudra affronter la vie active ? On comprend que la mère soit la première désignée, la première à culpabiliser, la première terrorisée à l’idée que les choses aillent de travers.

Evidemment, son rôle peut très bien être tenu par un substitut qui ferait montre des qualités requises. D’ailleurs, l’attachement a vocation à s’étendre de proche en proche à un entourage croissant, et présenter les diverses tournures entre la passion et la froideur, mais loin du retranchement qui engloutit tout sentiment et condamne à une insurmontable sidération.

La béatitude contemplative sied sans doute à un bouddha, mais bien peu au citoyen ordinaire et encore moins à notre dentiste. On attend d’eux une maîtrise naturelle des nerfs, mais non une sublime indifférence. L’attachement signe notre appartenance et notre identité, tandis que la honte nous rappelle à notre aliénation. Les liens ne se créent pas dans la solitude, et la solitude ne se tolère pas sans liens.

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L'attribution

Il est Allah, le Créateur, le Novateur,le Formateur. À lui les noms les plus beaux.

                 Le Coran (LIX-24)

 

 

 

De nombreuses études ont montré combien il est facile de manipuler une personne en façonnant artificiellement son caractère. Le besoin irrésistible de cohérence allié à celui de cultiver une image positive de soi conduit l’avare à délier les cordons de sa bourse pour peu qu’on lui présente le portrait plaisant de sa prétendue générosité. Un principe de tartuferie généralisée souffle ainsi leur rôle en coulisse aux participants de la “comédie humaine”, d’autant plus efficacement qu’il passe inaperçu et s’affuble de la légitimité du for intérieur.

Il est heureux que nous possédions cette capacité de nous attribuer les uns aux autres et à nous-même un esprit responsable de ses actes, à la façon d’un marionnettiste contorsionniste qui tirerait ses propres ficelles. Comment ferions-nous pour surmonter la vision du chaos et le vertige nihiliste sans cette illusion nécessaire qui octroie aux êtres et parfois même aux choses une fonction transcendante d’utilisateur, un état mental qu’on nomme intention. Il faut que les événements aient un fondement et une finalité qui garantissent une certaine prévisibilité, sans les rendre inéluctables. De même, le comportement raisonnable est fort apprécié, pourvu qu’il laisse libre cours aux arrière-pensées.

Pour ne pas savoir bénéficier de la souplesse qui permet de garder l’équilibre entre les limites de ce paradoxe où l’omnipotence reconnaît sans se dissoudre sa fausseté, nombreux sont ceux qui “perdent les pédales”, selon l’expression imagée qui dit bien ce qu’est la perte de contact avec la réalité. Les personnes ordinaires se prémunissent contre les dangers collatéraux de cette mégalomanie naturelle qui donne des ailes à Icare, et au crapaud la prétention croassante de ressembler à un taureau.

Sans mépriser le rôle des conventions, de la culture et du savoir commun dans les relations humaines, on ne peut que constater la présence indispensable d’un processus inférentiel, d’un ensemble de mécanismes cognitifs tendus vers la recherche de la pertinence. Or, parler de pertinence présume l’existence d’un esprit, d’une âme ou, pour faire plus moderne, d’une subjectivité ; à tel titre que nier cette intériorité essentielle ou simplement la mettre en doute correspond à un crime de lèse-majesté. Cette sacralisation du sujet, porteur de rôle et de statut, se comprend dans la perspective de la vie en commun, où la fréquentation du fol impertinent, et encore moins la conversation avec un robot ménager, ne sont particulièrement recherchées.

On est rarement conscient de la contradiction qu’il y a à exiger à la fois le sérieux et la décontraction, le respect cérémonieux et la spontanéité joviale. « Ne calcule pas ! » est une injonction paradoxale. Chacun est pourtant sans cesse en proie à ce genre de conflit intérieur qui peut prendre les dimensions d’un dilemme  agaçant ou même franchement paralysant, dont on ne se sort que par le tour de passe-passe du pari, au risque de s’égarer. On retrouve là les éternels processus d’essai et d’erreur propres à toute exploration et à l’évolution de la vie elle-même, au hasard de ses bricolages.

Au demeurant, la poursuite de nos routines même les mieux huilées demande un continuel effort d’assimilation et d’accommodation employant un système d’information interne de façon à contrôler à chaque étape ce qui provient de nos actes et ce qui est le fait de la réalité extérieur. La représentation interne de nos actes nous aide à compenser les distorsions perceptives ; le simple équilibre en position debout en dépend. Elle permet de maintenir notre sentiment de continuité, un peu comme la compensation qui nous persuade qu’un objet qui s’éloigne ne rapetissement pas.

Une sorte de dialogue intérieur comparatif sur soi et le monde conforte l’existence d’un moi comme “centre de gravité narrative", sans lequel on aurait peine à se fier à soi. Les “absences”, comme les “fuites des idées”, sont généralement vénielles, presque comiques même, et vont rarement jusqu’à se demander ce qu’on fait là, mais elles deviennent tragiques avec la maladie d’Alzheimer. Le schizophrène en souffre manifestement de façon aiguë, primitive et chronique ; un sentiment de dépersonnalisation le hante dans sa difficulté à relier ses actes à des intentions propres. Il s’ensuit un enfermement dans un univers sans dimension, qui se décrit au premier degré, où désirs, croyances et autres activités cognitives sont dépourvus de connexions émotives. Sa manière de penser a quelque analogie avec celle d’un ordinateur.

Symétriquement, un autre défaut d’attribution également peu enviable amène un “ego surdimensionné” à revendiquer des attributs divins. Le musulman Hamid se prend pour Al Hamid, Le Très Digne de Louanges, qui est un des 99 noms de son dieu ; tandis que le chrétien Jésus s’emploie à se prendre pour le Sauveur. Ces modèles d’usurpateurs ne courent pas les rues, les impostures ordinaires sont beaucoup moins éclatantes, car elles participent d’une ritualité normale, à laquelle le schizophrène affligé d’une fatale lucidité ne parvient pas à adhérer. Son incompréhension des motivations agonistiques, entre autre, le détourne de l’esprit de compétition. Il perçoit mal cette enthousiasme qui fait exulter le vainqueur d’une joute sportive ; et encore moins le plaisir qu’on peut retirer à terrasser un adversaire. Il ne conçoit pas que l’on achève un ennemi autrement que de sang-froid.

Quant à nous par bonheur nos ambitions nous paraissent suffisamment claires et honnêtes. Il est exclu de les remettre en question à tout bout de champ, et nos actes semblent y répondre relativement fidèlement ; les incartades sont minimes et aisément assumables. Le contrôle apparent que nous avons sur nous-mêmes est une seconde nature qui fait notre plus grande fierté. C’est pourquoi toute déviance trop prononcée devient-elle à nos yeux le produit d’une essence pervertie, aux antipodes de la notre. On réprime difficilement cette tendance à la stigmatisation auto valorisante. Une pression sociale uniformisante pourchasse la brebis galeuse dans son propre groupe plus violemment que n’importe quel étranger. Un code d’honneur plutôt suspect s’abat sur le parent indigne, épargnant l’inconnu ; une animosité hargneuse poursuit l’équipier incompétent, tandis qu’à l’adversaire échoit une “saine rivalité”.

L’idée de tomber dans la honte ne réjouit personne ; c’est pourquoi nos illusions sur nous-mêmes ne sauraient s’effondrer. Notre comportement doit conserver même au prix du déni un fond d’authenticité, de sorte que notre soumission aux normes soit librement consentie.

Au cours de l’histoire de leur émancipation, les hommes se réapproprient les attributs de leurs divinités. Dans l’Islam, par exemple, la contradiction entre le dogme du dieu unique et l’existence de ses 99 noms a alimenté les disputes théologiques. Maintenant qu’il comprend que cette contradiction est en lui, l’homme moderne regrette la candide naïveté des traditions séculaires. Il s’émeut au souvenir d’une enfance animiste où les bateau flottaient “parce qu’ils sont plus intelligents que les pierres. Malgré tout, le pouvoir des attributions persiste, et l’on continue à voir la brindille dans l’œil du voisin et à peindre le diable sur la muraille.

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L'autisme

 

 

 

Tandis que l’individu normal vaque à ses occupations entre labeur et divertissement, le schizophrène s’empêtre dans les marécages de son questionnement. Confondu et dérouté par l’ordre à lui indéchiffrable des présupposés ordinaires, il se retranche et ose à peine envisager quelques timides apparitions sur la scène du monde en jetant, de plus en plus sporadiquement, un coup d’œil furtif par le hublot de son “nautilus intérieur”. Sans doute une crise inaugural aura signalé sa déficience lors de quelque “bouffée délirante oniroïde”, avant la retraite anticipée et définitive. La vie lui en a trop demandé d’un coup et la fissure s’est faite déchirure incolmatable. Il veut maintenant qu’on le laisse en paix.

Tandis que l’homme de la rue courre de routines en routines, arpentant les nombreux trottoirs que lui propose la vie, enfilant boulot, métro, dodo, comme autant de berges, de monts et de vaux, l’autiste, lui, ne sait comment quitter son île déserte. Même à lui dépêcher une flotte entière, rien ne l’en arrachera. Le fil ténu qui le relie aux autres ne le conduit qu’à une impasse ; il n’aperçoit pas ce qu’on s’acharne à lui indiquer ; il ne comprend pas où l’on veut en venir. Les règles du jeu n’ont jamais été à sa portée. Réfractaire à tout “eurêka”, il ne forme d’autre intuition que celle d’une étrangeté, d’une incompatibilité fondamentale. On se souvient d’ailleurs que cet aspect a pu le confondre, sous un régime totalitaire, avec ses dissidents.

Tandis que l’honnête homme va son bonhomme de chemin, le psychotique demeure tétanisé, comme au bord d’un précipice ; le moindre pas prend l’envergure d’un saut dans le vide. Il n’a pas été familiarisé avec la cadence de l’univers. Il lui manque certainement une dimension de largeur, un point de vue supérieur, une distance relative, sans quoi on ne rit que par désespoir et incrédulité.  Il semble avoir perdu, c’est peut-être le seul sentiment qu’il partage avec son entourage, l’évidence naturelle, l’élan vital, le “contact vital avec la réalité”.

On se demande quel démon l’a si mal embouché, quelle éducation malveillante a pu conduire à une telle hostilité pour le sens commun, un tel à-quoi-bonnisme, un tel abandon défaitiste aux tourbillons de l’existence. Comment peut-on se perdre à ce point ?

À la première impression de mauvaise volonté ou d’impertinence obstinée, on peut opposer la précarité de la souplesse d’esprit. Nous n’avons pas tous l’étoffe de l’osier, le même mélange de rigueur et de laisser-aller. Le jeu des humeurs nous appartient-il vraiment ? L’équilibre porte avec lui sa fragilité. Il n’est pas imposé, mais se conquiert à chaque instant. L’enthousiasme exubérant et le noir découragement menacent tous les “surfeurs” du quotidien.

On pourrait penser que les choses seraient tellement plus simples si elles étaient également claires et nettes, ne souffrant donc aucun doute, rassurant ainsi nos hésitations obsessionnelles, nos si désagréables indécisions. C’est oublier que le schizophrène s’enferme justement dans un tel monde où le vrai et le faux ne se mêlent pas, où la lumière et les ténèbres sont d’irréductibles ennemis, où le seul comportement adéquat et acceptable est spécifié d’avance dans une partition connue de tous, mais dont, lui, n’a pas eu connaissance. Lui a-t-on caché quelque chose ? Il exige qu’on lui apporte des explications bien trop philosophiques à la trivialité. Les rêves qui nous habitent, chez lui le hantent ; les idéaux qui nous guident dans le nid de notre intimité, ont pris pour lui le caractère de l’urgence. On ne contredit pas aisément le délire paranoïde.

À l’ère des machines, il est bon de se demander ce qui nous en différencie. On peut être certain qu’elles ne supportent pas comme nous la contradiction, et qu’elles ne se font aucune illusion sur l’esprit de leurs utilisateurs. Privé de l’accès à ses motivations, l’autiste comme un robot ne reconnaît aucun sens viscéral à ses rapports humains. On peut le dire libre, mais non de son plein gré à la manière d’un cynique grec ou d’un ermite.

On pressent combien une société entièrement mécanisée et fondée sur une constitution inaltérable est une dangereuse utopie. C’est dans la marge de manoeuvre que tolèrent entre eux les êtres humains que réside la véritable harmonie de leurs échanges. Or, cette indulgence elle-même dépend de trop de facteurs pour être une science exacte, une discipline universellement applicable. Et, peut-être, après tout, cela vaut-il mieux ainsi.

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L'automatisme

“— Non, pas comme ça, le réprimanda l’affranchi. Courbe les épaules, baisse les yeux, oublie qui tu es. Abandonne ton regard fier, ton expression hautaine, ta grimace méprisante. Tu es l’esclave Publius, maintenant, ne l’oublie pas !

Cui prodest ?  D.C. Montanari

 

 

 

Parmi les pensées qui indisposent le commun des mortels, il n’est pas étonnant de compter la reconnaissance de son inéluctable finitude, ni celle de sa servitude nécessaire. Il oppose à la première l’arsenal culturel de son imaginaire luxuriant, qui le distrait de son humaine condition, et nie farouchement la seconde avec la main sur le cœur. Paradoxalement, plus il revendique sa bonne foi, plus elle s’avère mauvaise conseillère, le mettant d’autant mieux en position de se soumettre à tout ce qui montre un signe d’autorité soi-disant légitime. Ce que les savants ont appelé l’état agentique.

C’est aussi pourquoi on ne peut se fier, n’en déplaise à tant de philosophes, à la seule introspection pour se connaître soi-même et encore moins prétendre appréhender la nature humaine. La conscience n’émerge pas toute faite de notre psychisme. Oublier l’obscurité de laquelle nous sommes tirés dès la naissance conduit à y recourir plus sûrement. Si les sciences, à trop vouloir décortiquer la vie et les comportements, nous renvoient une effrayante image de mécanique prête à grincer, ne cédons pas à la tentation de la rejeter catégoriquement, comme une offense à notre amour-propre. Cette sorte d’indignation vertueuse est sans doute la marque d’une tendance innée à se voiler la face, une sorte de résistance difficile à réprimer, à l’instar de tout ce que gouverne notre système neurovégétatif. Un philosophe averti s’impose, quant à lui, ce difficile exercice qui consiste à contester ses préjugés et à “suspendre son jugement”.

Car les automatismes sont indispensables à une vie saine. Chacun peut le constater en tentant de retenir sa respiration, de calmer sa pompe cardiaque ou de remettre en question les fondements de son bon sens. Le sportif  le sait bien, lui qui en a fait la matière première de sa discipline et s’acharne à les modeler pour accomplir des exploits hors du commun — mais n’est-ce pas aussi le cas de tout artiste qui peaufine sa vie durant son talent. Pour le nageur, le gymnaste ou l’acrobate, il est de bon aloi de “régler ses automatismes” selon leur discipline respective en défiant sans cesse leurs limites. Que chacun se les approprie participe de cette illusion indispensable sans laquelle ils “perdraient leurs sensations” ; la même qui consent au skieur d’user si merveilleusement de ses lames tels des extensions de ses membres. Il en résulte un moi bien dans sa peau et fier de “ses” performances.

Il est par ailleurs heureux que la conscience des programmes internes aboutissant à nos comportements soit facultative. L’attention peut ainsi se concentrer sur l’organisation générale des tâches, se placer dans une perspective plus large. Le cycliste constamment préoccupé de ses pédales risque fort de rencontrer le talus. L’automobiliste abandonne le volant à l’ajustement de ses réflexes pour mieux se repérer dans la circulation. Il n’est qu’en phase d’apprentissage que les automatismes demandent des efforts conscients. Dès qu’ils sont mis en place, on ne les reconnaît plus. On se félicite simplement de les avoir intégrés sous l’empire d’une personnalité unique. En revanche, on se passerait volontiers des conséquences désagréables de nos habitudes inappropriées ou obsolètes.

Ces innombrables routines vitales ne fonctionnent pas comme de grossières horloges qu’il suffit de remonter, mais comme des servomécanismes interdépendants, ayant besoin d’information en retour pour rester adaptés aux circonstances. Lorsque certains relais sont atteints, on observe toutes sortes de troubles qui mettent alors au jour la complexité du système nerveux. Une lésion précise du cortex préfrontal interdira l’usage des outils les plus familiers, quand bien même on en connaîtrait parfaitement le mode d’emploi. Une intolérable persévération imputable à une autre atteinte peut conduire un patient à qualifier de thermomètre tout ce qu’on lui présente et dont il se sert pourtant tout à fait correctement.

Plus banalement, la rigidité excessive de certains enchaînements mentaux aboutit à des idées fixes, à des obsessions ou à des phobies de toutes sortes, dont celle qui nous fait craindre nos propres impulsions n’est pas la moins curieuse. Mais cette peur en particulier n’est-elle pas à la base une préoccupation normale pour notre savoir-vivre ?

Un code moral déplorablement sévère contraint l’obsessionnel compulsif à d’incessants rituels de purification et de vérification, là où tout un chacun ne s’encombrerait d’aucune formalité. Cependant, un minimum de contrôle s’exerce inconsciemment sur tout ce que l’on fait, qui nous épargne les erreurs du débutant. Ce dernier, quant à lui, doit surmonter cette phase stressante où, pour apprendre, il se comporte un peu comme un obsessionnel compulsif. Sur ce point la lenteur à acquérir le savoir-faire peut être prise pour de la mauvaise volonté, alors qu’on néglige le versant psychosomatique. De même on voit trop facilement un mauvais esprit dans l’incapacité de l’autiste à se dégourdir et à vaincre ses inhibitions.

Nos compétences, ne l’oublions pas, ont un fondement génétique, tout comme nos émotions primaires. Par exemple, la “réponse par le sourire” de nos chers marmots lorsqu’ils perçoivent un visage qui se penche sur eux avec un certain balancement. Ce réflexe, à quelques mois de vie, assure immanquablement au bébé sans défense notre plus tendre bienveillance. Au fil du temps et des identifications, nos aptitudes se raffinent et deviennent de plus en plus utiles à la société qui nous gratifie en retour de sa reconnaissance. Si tout va bien… Car une mauvaise image de soi, une confiance perturbée, nous place vite dans un sentiment d’insécurité d’où découlent ces tristes inclinations si répandues, tels que la jalousie et l’envie. Un sentiment qui à l’extrême peut convaincre un individu à ne plus rien attendre du commerce avec ses semblables. Son “illusion d’utilisateur”, mal établie, ne lui confirme pas sa responsabilité personnelle sur ses actes, ou bien le persuade d’être possédé par un démon, ou encore, plus à la mode, d’être le jouet d’un univers mécanique et impitoyable.

On comprend, dès lors, la mauvaise réputation de la théorie de l’automate qui relativise notre contrôle sur nous-même. Le moraliste dédaigne à grand peine les médailles du mérite, et son doigt accusateur le démange sincèrement, mais il admettra avec difficulté que cela soit plus fort que lui, qu’il n’est pas, comme on dit, « le maître dans la maison ». L’humilité dans ce domaine le préviendrait de bien des calomnies.

D’un autre côté, il faut comprendre cette illusion de personnalité : on préfère s’adresser à un individu identifiable, plutôt qu’à une nuée de tics et de manies, aussi gracieusement synchronisés soient-ils. Mais le moi fait, lui aussi, partie de cet ensemble de complexes, de catégories et de schémas qui composent notre grille de lecture de la réalité. Il n’est que le porte-emblème de cet assemblage de programmes “précablés” et de compétences socio-culturellement acquises, dont l’application satisfaisante au sein de la société signe nos bonnes intentions. Il s’autorise à parler pour l’organisme entier et proclame haut et fort ses bonnes résolutions comme autant de promesses électorales. On applaudit à son masque d’enthousiasme, on s’amuse de son interprétation de l’ambition, on s’insurge devant son arrogance lorsqu’elle lui colle trop à la peau. Son rôle de metteur en scène l’autorise à se servir de tous ses “acteurs associés” que sont ses émotions et ses automatismes, pour le meilleur et pour le pire. Il réalise ainsi le film de son destin, dont le scénario s’impose à lui chaque jour, jusqu’au dernier rebondissement et le fameux mot de la fin.

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L'autonomie

En me choisissant,  je choisis l’homme.

   Sartre

 

 

 

À l’instar de tous les concepts abstraits l’autonomie entretient avec la réalité des rapports ambivalents. D’ailleurs, on s’en rend compte facilement, tous les mots d’une langue ont besoin les uns des autres pour se définir ; ils ne possèdent donc aucune pureté sémantique essentielle, sauf dans une logique idéale où les vérités s’avèrent soit impossibles soit inutiles, soit contradictoires soit tautologiques. Une incontournable dialectique semble persécuter nos plus chers idéaux et faire osciller notre affection pour eux, jadis inconditionnelle, autour d’un scepticisme mitigé. Notre raison au contact du monde se comporterait comme le pendule d’un radiesthésiste. Il faut s’y faire, on trouvera toujours en aval de l’autonomie une source de dépendance.

Ainsi, l’être humain peut se targuer d’avoir inventé la civilisation et de s’être soi-disant émancipé de la brutalité des éléments. Il s’agit bien sûr d’une faculté innée, donc génétiquement programmée (que certains diront providentielle et divine, ce qui ne fait que déplacer le point d’amarre du mystère). Une faculté qui de plus se trouve en germe chez d’autres espèces, et qui nous dispose au façonnage. Une faculté mimétique qui va de l’identification à l’agresseur à l’imitation du modèle ; qui pousse l’enfant à suivre les pas de ses parents, ou la foule ceux de son chef charismatique. L’attachement et l’instinct grégaire sont sans doute les racines animales de la civilisation.

Un individu est dès le départ façonné par la société. Déjà entre les mains de sa mère, il reçoit les premières inclinations qu’elle lui transmet inconsciemment. Elle est son premier vecteur de tradition. Comme d’un morceau de bois qu’un Geppeto dégrossit avant d’entamer la sculpture, elle privilégie parmi un répertoire hétéroclite de prédispositions, celles qui permettent la vie en commun dans une culture donnée. Au cours d’un processus naturel d’acculturation, le bébé chinois perd, par exemple, sa faculté de prononcer les “r”, le parisien celle de les rouler. Bien entendu, les parents ne sont pas seuls à jouer ce rôle, ce qui peut occasionner des différences criantes de prononciation au sein d’une même famille d’immigrés.

Par la suite, l’enfant est soumis à une éducation plus ou moins stricte, qui l’introduit aux rudiments du savoir vivre en commun, à toutes sortes de postulats fondamentaux et aux principes de leur utilisation. On appelle d’ailleurs cette formation un “processus d’individuation”, ce qui montre combien la société a besoin d’individus à proprement parler.

Ainsi l’individu, à l’image d’un système ouvert, organise-t-il sa clôture. Mais l’autosuffisance trouve ses limites dans une autarcie appauvrissante, sinon franchement dégénérescente, lorsque le système devient circuit fermé, au bord du court-circuit. Nous sommes devant le paradoxe d’une “clôture perméable”, qui se vérifie à tant d’autres niveaux d’organisation. C’est déjà la fonction caractéristique de la membrane cellulaire, de la peau et au bout du compte, de l’appareil psychique lui-même. Certains psychologues n’ont pas hésité à employer les termes de “membrane psychique” et de “Moi-peau”.

Il semble, en effet, que pour accéder à l’autonomie, l’être humain se doit de posséder un “Moi transcendant” qui supervise ses automatismes, ses instincts et pulsions (tout “ça”, comme dirait un freudien), qui s’approprie son corps et ses éventuelles prothèses lesquelles, soit dit en passant, augmentent en nombre avec l’âge, jusqu’à parfois de nos jours l’encombrer d’un stress préjudiciable.

Lorsque cette sorte de centre de gravité est absent ou perdu, la personne ne montre aucune personnalité authentique, tout au mieux un personnage, baignant elle-même et son entourage compris, dans une vague impression d’imposture (ce qu’on pourrait appeler un “syndrome de Néron”). Mais, dans un monde suffisamment cloisonné et compartimenté, ces inconfortables émanations de fausseté sont convenablement atténuées. Il est vital pour un faux self de passer maître dans l’art du camouflage. Souvent, pour ne pas perdre le peu de familiarité qu’il s’accorde péniblement avec le monde, il s’entoure d’une muraille de routines ; d’ailleurs, pour peu qu’on l’éloigne de l’univers où sa légitimité lui est garantie, il revêt au plus vite sa cuirasse.

En somme, paradoxalement, l’autonomie exige forcément des relations, de l’engagement, une socialisation ; l’indépendance concours à la dépendance, la liberté aux obligations. Cela signifie enthousiasme et esprit d’initiative. Des qualités éminemment appréciées dans les milieux politico-économiques contemporains, où les employés et cadres d’entreprises sont évalués à l’aune de la bonne volonté. Mais qui dit initiative, dit aussi sens des priorités et jugements de valeurs socio-culturellement acquis.

Il faut, semble-t-il, un fond de conformisme aveugle pour qu’émerge une étincelle d’originalité. Il faut une cécité aux normes pour se laisser guider par la pointe de l’avant-garde. Dans le domaine de la spontanéité trop de clairvoyance nuit. Car la logique lucide conduit sûrement le cynique authentique à refuser tout suivisme, toute soumission à quelque ordre ou mode que ce soit, et finalement tout rapport intime avec ses congénères. Ce qui équivaudrait à épouser la voie de la folie et de l’autodestruction. Mais on sait, à ce propos, que les premiers Cyniques grecs cultivaient, pour se prémunir d’une telle impasse, une discipline austère (plus que spartiate) et un idéal herculéen, et quoique cosmopolites ils n’abhorraient pas la fréquentation des gens, ne serait-ce que pour pratiquer leur bien-aimé art du persiflage.

Dans toute société, les individus sont donc interdépendants à des degrés divers. D’ailleurs. La moindre rencontre nous rappelle qu’on ne peut pas ne pas communiquer. La participation n’est pas nécessaire, ni indispensable, elle est inéluctable ! Toutefois, pour que règne une harmonieuse adhésion générale, mieux vaut entretenir l’impression inverse, cultiver le mythe d’un Moi métaphysique libre et responsable de tous ses actes. Rien de tel pour développer les principes du respect et de la considération mutuels, car on imagine mal ces vertus essentielles au bien commun fleurir dans un monde d’automates rechargeables.

Qui ferait, sans craindre le ridicule, l’effort de deviner ce qui se passe dans la “tête” d’un grille-pain défectueux, ou de le rendre coupable de faire preuve de mauvaise volonté ? Une mentalité animiste le portera chez un marabout, tandis que la moderne préfère le secours d’un réparateur patenté. On pourrait se demander si, après tout, une même confiance foncière ne les inspire pas tous. Une âme est postulée chez le réparateur, qui représente le niveau supérieur d’intégration de son organisme, et de même en chaque être reconnu digne de complicité est décerné le privilège d’un sujet qui, au final, nous paraît être “nous”. C’est en cela probablement qu’un existentialiste peut sensément revendiquer son humanisme.

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L'auto-perception

Quel grand artiste meurt en moi !

Néron

 

 

 

Tout organisme fonctionne en différenciant et en comparant l’intérieur et l’extérieur, la nécessité et la contingence, le programme et les alea. Le cerveau humain s’est fait une spécialité de cet exercice. Il n’hésite pas à manipuler des symboles de plus en plus élaborés et décollés de leur racine viscérale, jusqu’à jongler avec des concepts plus proches des digits informatiques que des impressions animales. Cependant, sans le fond analogique des sensations, l’organisme perd le fil de sa destinée et ne reconnaît plus dans ce qu’il fait que ce qui lui arrive. Au fond, quel besoin y a-t-il de conquérir la conscience, lorsqu’elle s’éloigne si étourdiment du plancher des vaches ?

De représentations du monde en représentations de représentations toujours plus désincarnées, la multitude des expériences virtuelles et autres hypothèses à dormir debout, exige à un certain point, pour ne pas sombrer dans la confusion et malgré le soutien du fond cénesthésique (interoception, proprioception), un travail de tri, d’ordonnancement. Ce rôle de gardien de la cohérence interne et de l’harmonie relationnelle entre l’organisme humain et son milieu spécifique est dévolu à une instance elle-même virtuelle, de nature purement (ou peu s’en faut) représentative, mais néanmoins dépositaire de la responsabilité et des engagements de l’individu vis-à-vis de ses semblables, l’inénarrable et fantasque Moi.

En nous un “grand timonier” prétend assurer la politique à long terme, indiquer la marche à suivre, les buts à atteindre, fixer les stratégies, choisir les artifices et les ficelles. Il se targue d’entretenir des intentions louables et légitimes. Au cours de son existence, de nombreux rites sont venus confirmer son statut éminent depuis qu’on lui a donné un nom en désignant son image dans le miroir du monde. De rites de passage en consécrations, l’individu s’intègre ainsi dans sa société et proclame son unicité paradoxale, son Moi.

En contrepartie, il se doit de soigner sa personne, ses extensions secondaires, toutes ses propriétés, avec l’adresse et le machiavélisme d’un autocrate plus ou moins sévère avec lui-même. Les espoirs placés en lui dans son enfance, les projets dont il s’est fait porteur, germent, fleurissent et mûrissent dans son jardin intérieur. Il en propose les fruits comme un maraîcher fier de sa production. C’est ainsi que l’Ego affermit son assise et qu’il peut dire qu’il « se porte bien ». Il s’affirme avec des « moi, je… » ou des « moi, ça… », selon qu’il signale ses actions ou ses états.

Des locutions de tous les jours, employant le verbe “se sentir”, témoignent assez de l’importance accordée au souci de soi. On s’adresse souvent à des  familiers en interrogeant leur auto-perception au sujet de “ça” (« comment ça va ? »). Des expressions comme « regarde-toi ! » ou « tu t’es regardé ? » viennent ponctuer l’indignation face à l’ingérence d’autrui dans nos affaires. C’est dire combien la vie en société repose sur le narcissisme de chacun, sur sa capacité à se posséder. Par ailleurs, les frontières de nos possessions sont floues et changeantes. Il est recommandé de ne pas se laisser marcher sur les pieds, mais en n’oubliant pas de faire preuve de tolérance. Cette souplesse dans la rigueur se gagne avec le temps et peut aussi bien se perdre.

Car l’Ego est une construction vulnérable. Une contradiction interne le menace à tout instant de la plus angoissante confusion. Seule une confiance imperturbable en lui agira comme antidote contre la régression à l’infini où se noie l’introuvable origine de son reflet. Qui observe qui dans l’auto-analyse ? Est-on en droit de se demander. Et d’ailleurs, qui questionne qui dans la méditation solitaire ? Un dialogue intérieur s’instaure de lui-même et répercute nos hésitations et nos calculs de priorités. Mais dès qu’une décision est arrêtée, inévitablement est postulée une entité responsable. Quitte à se laisser manipuler, on mord à l’hameçon du libre arbitre. En cas litigieux, on proteste de l’insu de son plein gré. Au pire, on assume sa soumission à quelqu’ordre supérieur au nom d’une morale monolithique.

Comme les autres formes de foi, la confiance en soi exploite l’absurde pour exercer ses exorcismes et consacrer ses mystères. Sans elle, l’Ego succombe à la dépersonnalisation où il ne se reconnaît plus lui-même. Soit qu’il ait perdu le fil de ses intentions, soit qu’il ait été acculé à en usurper d’une pointure inappropriée. À ce stade, l’aliénation peut sauter aux yeux, la personnalité perd de sa consistance ou encore se scinde, se fracture parfois irrémédiablement.

La difficulté à se percevoir conduit justement à cette perte du sens de nos actions. L’illusion efficace d’un Moi métaphysique et supérieur, détenteur d’idéaux, valide notre comportement. Or, on peut le constater à l’occasion, la perception que l’on a de soi varie selon l’humeur. Ces fluctuations, bien que généralement imperceptibles, sont le lot de tout un chacun. Elles participent des processus de compensation qui équipent notre organisme à partir des niveaux physiologiques les plus fondamentaux. On comprend que des fragilités à ces niveaux aient une résonance notable sur les étages supérieurs, et en particulier sur les états mentaux plus raffinés qui caractérisent la civilisation. On conçoit qu’une dépréciation, une définition négative précoce inclinera à se conforter dans de malheureuses prédictions créatrices. Combien d’existences la spirale du fatalisme n’a-t-elle pas englouti ?

Un amour-propre salutaire sanctionne la biographie de l’increvable rescapé des alea de la vie, la “succes story” du candidat à l’ordre du mérite. Une conviviale autosuffisance, une autosatisfaction tempérée par une affable modestie rehausse une existence sans éclat. A tel point qu’une simple victime peut à tout moment se transformer en porte-drapeau, un fonctionnaire anonyme en petit bourreau, le citoyen le plus effacé en impitoyable exécutant de la vindicte populaire.

Ainsi, au sein de sa société, l’individu peut-il expérimenter des sentiments que la solitude interdit, tels que la fierté, l’honneur ou la dignité. Voilà encore d’agréables motifs de passer sous silence notre inexorable codépendance, de laisser dans son coin l’ombre de la vergogne et de la culpabilité. À quoi bon la clairvoyance, s’il nous faut renoncer aux plaisirs de la convivialité ?

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Le calcul d'utilité

Iranon ne disait rien d’utile, en ne chantant que ses souvenirs, ses rêves et ses espérances.

La quête d’Iranon   H.P. Lovecraft

 

 

 

Quand peut-on parler d’utilité sans heurter la sensibilité commune qui voudrait voir en toute bonne action un élan du cœur, et en toute immoralité l’incarnation du mal ? Cette manière de voir ne répond-elle pas elle aussi à un calcul utilitaire camouflé en profession de foi ? La plus sûre façon de manipuler les gens consiste à les convaincre que leur valeur et leur mérite sont intrinsèques à leur personnalité, que leur seconde nature n’est pas le fruit d’une construction sociale, mais le reflet fidèle de leur nature profonde. C’est par ce biais également que l’on  stigmatise et disqualifie les occupants de la marge, lorsque le système digestif de la société exige de procéder à leur élimination.

Jadis, lorsque l’ingénuité ne s’inclinait pas encore devant l’hypocrisie, la bonté des dieux se mesurait ouvertement au profit qu’on pouvait attendre de leur culte. Le bonheur de l’individu allait de pair avec le bien de la communauté toute entière. Alors, l’ambition de chacun comprenait le plus grand nombre. L’ennemi commun demeurait au loin et n’agaçait pas au quotidien. Les dilemmes n’engendraient aucune névrose insurmontable.

Cela pourrait éclairer et relativiser notre propos que d’appeler en renfort les notions de cadre, de point de vue et de contexte. Comme les étages d’un bâtiment, ces derniers sont constamment exposés à des télescopages de niveaux. Quoique présentant une continuité (une explication par degrés), ces niveaux par définition se superposent et demandent à être isolés pour ne pas céder à la confusion. L’excès de zèle du fonctionnaire est un exemple familier de l’identification excessive à son rôle social, le snobisme une attitude fréquente chez ceux qui privilégient le statut et l’apparence.

Qui dit utilité, dit objectifs, et ceux-ci peuvent être de diverses envergures, fixés à plus ou moins long terme, sur un horizon plus ou moins éloigné. À cette attitude pragmatique s’oppose celle du mystique idéaliste qui plonge son regard au-delà des étoiles et pressent une cause finale dans une mystérieuse transcendance. Cette sphère céleste représente un puits d’absolu auquel il est recommandé de se ressourcer si l’on veut éviter justement la tyrannie de l’un de ses avatars. Car, tout comme les théories se perfectionnent en s’ouvrant à de nouvelles intuitions, elles se sclérosent dans la peur de l’inconnu.

Qui dit utilité, dit aussi mémoires de plusieurs sortes. La mémoire de travail intervient au contact du plus concret, celle à moyen terme s’occupe de notre agenda, celle à long terme place notre comportement dans un cadre pratiquement existentiel. Au-delà, notre mémoire se brouille et laisse entrevoir des finalités fantomatiques, parfois monstrueuses, parfois idylliques, et même des fins dernières le plus souvent apocalyptiques, comme pour exorciser quelque culpabilité infantile.

Quoiqu’il en soit, le rappel de la raison pour laquelle on fait quelque chose nous aide à poursuivre, au long de notre pérégrination terrestre, un but supérieur. Mais pour cela encore faut-il qu’apparaisse dans les premiers mois de la vie une vague notion d’intermédiaire, un bourgeon de causalité, une impression constamment confortée de relation entre cause et effet.

Ce que les psychanalystes appellent relation d’objet vient sanctionner la discrimination primordiale entre un intérieur et un extérieur. À partir d’un fonctionnement autocentré, presque entièrement consacré à la décharge des tensions, les émotions primaires s’affinent et se complexifient. Petit à petit, entre plaisir et douleur, entre sensation agréable et désagréable, s’élargit la palette des prismes au travers desquels se présente à nous la vie, ainsi que la variété de nos réactions. C’est en cela qu’on peut dire que nos projets les plus abstraits ont besoin de leur enracinement physiologique pour maintenir le cap sans sombrer dans l’aberration ou la persévération obtuse.

Les cadres où s’applique un calcul de bénéfice partent donc inévitablement du fonctionnement de l’organisme en tant que processus continuel de rééquilibration, de maintien de l’homéostasie, autrement dit d’un égocentrisme fondamental, pour s’élargir et comprendre l’altruisme sous toutes ses formes. Il en va de l’épanouissement de l’individu lui-même. Or, ce calcul n’a rien d’un raisonnement mathématique à l’issue duquel une solution tombe inévitablement. Etant basé sur des sentiments et des évaluations colorés par l’éducation et l’expérience, il donne lieu à nombre de conflits intérieurs qui gâchent la sérénité du citoyen modèle. D’autant que des divergences apparaissent parfois franchement entre membres de groupes, communautés, ethnies différentes.

Un point de vue supérieur s’avère à maintes reprises indispensables pour dépasser rivalités et antagonismes. Les luttes intestines se résorbent dans les unions sacrées. Les clans et partis oublient leurs jalousies réciproques à la perspective de conquêtes collectives, ou simplement à fin de défense nationale. On en viendrait presque à souhaiter l’entrée en scène d’une entité extraterrestre convenablement hostile, qui donnerait l’occasion aux peuples de la terre de se fédérer — quoiqu’une rencontre amicale aurait vraisemblablement le même effet (mais qu’attendent-ils donc ces “alien” ?).

Nous voici au noyau du problème de l’utilité : sans lui joindre l’agréable comme critère, il semble impossible de déterminer la meilleure direction à prendre. Sans garder un souci central pour sa propre personne, inutile d’essayer d’en montrer pour les autres, on en serait proprement incapable, à l’image de votre réveille-matin, qui, malgré les fiers services qu’il vous rend, ne semble pas déborder de compassion. Aussi l’esprit de sacrifice connaît-il ses limites, et c’est bien ainsi, car si l’individu se pliait sans sourciller sous le joug d’une cause supérieure, on ne voit pas où il trouverait cette créativité si profitable à tout le monde.

En somme, la capacité d’envisager et de composer avec plusieurs points de vues consacre, davantage qu’un accroissement de liberté, une tragique ouverture d’esprit. Car dès lors, il n’est plus question, par exemple, de s’engager dans une guerre même prétendument juste, même au nom de la patrie, la fleur au fusil, “comme en quatorze”, dans l’allégresse et l’ivresse générale, et de consentir sereinement à éliminer de la surface de la planète des congénères qui, malgré leur fort accent, auraient fait de très bons voisins. Les dilemmes sont têtus et résistent à l’examen d’une conscience appliquée. Ils persistent à l’égratigner sous la forme de résidus moraux, sortes de quotients de nos divisions intérieures.

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